Le choix d’un médiator

Ce n’est pas tout d’avoir loué sa grand-mère aux industries pharmaceutiques pour se payer une gratte et un ampli à six mois de salaire du directeur artistique qui ne m’appellera jamais, il faut encore choisir un bout de plastique à coller entre ses doigts. Le plastique c’est fantastique,  qu’il disait l’autre !

Et là, je suis sérieux. Ne prenez pas ce choix à la légère. Le plectre c’est votre identité, votre marque de fabrique, ce n’est pas votre son qui dépend de lui, c’est votre vie tout entière.

Si vous choisissez le bon médiator, vous réussirez votre vie. Sinon vous échouerez. C’est aussi simple que cela.

Le médiator, c’est la pierre philosophale du guitariste.

Contrairement à la baguette d’Harry Coperfield, un médiator ne vous choisira jamais, il n’est doué d’aucune intelligence, aucune intuition, c’est un bout de matière inanimé, c’est à vous et à vous seul de savoir reconnaitre celui qui fera votre bonheur.

Laissez moi vous conter ma quête, celle qui m’a fait traverser le monde pour trouver ce petit accessoire qui devait faire ma fortune.

 

Je me gausse depuis toujours de ces petits merdaillons qui négligent cette quête et, au lieu de la mener à bien, font des gammes et autres exercices techniques. Des gammes ! A t-on jamais rien vu de plus stupide que de monter et descendre le manche d’une guitare à longueur de journée ! Je ne sais quel esprit malade a, un jour, pu faire accroire à cette tripoté d’imbéciles que c’est en ressassant inlassablement les mêmes séries de notes qu’ils arriveraient à quelque chose mais ce gars là devait s’y entendre à fasciner les foules… Croyez moi, laissez tomber la pratique, oubliez les gammes, oubliez l’entrainement, c’est le meilleur moyen de vous faire perdre votre originalité, votre mojo, votre vie enfin ! La vérité est ailleurs. Trouvez votre allié, votre Excalibur (pas le morceau de bois et de carbone à 6 cordes que je rêve de me payer depuis 100 ans hein ! La vraie Excalibur, celle qui enchantera votre main), suivez moi sur les traces de la recherche du saint des saints. En un mot comme en cent : trouvez votre médiator.

 

J’étais parti aux aurores ce matin là, à 11H30 j’avais déjà fini mon Benco et sans me doucher, pour rester pur, je cheminais en direction du centre commercial le plus proche. Bon, on était lundi et c’était tout fermé, je suis, donc, revenu le lendemain, à 14h parce que ça n’ouvre qu’à cette heure là le mardi.

Après tant de vicissitudes, j’approchais enfin du but ; la boite en plastique avec des petits casiers remplis de médiators de toutes les couleurs, épaisseurs, textures, formes…. Je soulevais le couvercle. Quelle ne fut pas ma déception ! « On est livré demain, là on n’a plus que des confettis de 3 millimètres d’épaisseurs et des médiators en mousse pour la basse », me dit un vendeur peu scrupuleux qui, je le sentais bien, tentait de m’éloigner de ma quête.

Le lendemain, j’étais encore là, à l’heure de l’ouverture et toujours pas lavé, au milieu des cartons de livraisons d’où sortaient des guitares en plastique et des petits tambourins colorés. Toutes les caisses se sont ouvertes, ont craché leur futile marchandise ; des pupitres indépliables, des multi-effets au look futuriste (le VFGSVR100 faisait 15 centimètres et valait 500 balles, le VFGSVR200, 30 centimètres pour 750 balles, le VFGSVR300 45 centimètres pour 999 balles, jusqu’au VFGSVR700 qui mesurait un mètre cinquante et coutait 5000 balles) et aucune boite à médiator n’apparaissait.

J’étais abattu.

Quand soudain, sous un amas de plastique bulle, je vis un sac presque transparent qui laissait entrevoir de petits objets colorés. C’était eux ! Les médiators.

Ivre d’excitation, je sautillais à pied joints dans le magasin en indiquant, du doigt, la direction du sac de douceurs que le vendeur manquait d’écraser à chaque passage. Il finit par remarquer mon étrange comportement et comprenant, enfin, ce que j’essayais  de lui dire, il jeta un œil éteint sur le colis, l’attrapa négligemment et le jeta sur le comptoir. Ce bougre traitait ces objets de précisions comme un vulgaire sac de linge sale. J’étais pétrifié et du attendre plus d’une heure que cet inconscient ait fini de ranger le reste du matériel avant de bien vouloir sortir les plectres de leur étui et de les placer dans leur écrin.

Ils étaient là, enfin.

Je les ai pris un par un, soupesés, reniflés, palpés, je les examinais avec minutie, espérant trouver parmi ceux là, celui qui ferait de moi un grand guitariste. J’en achetai une douzaine, que je pensais dignes de mes ambitions.

« Vous voulez les essayer ? »

Comment un homme peut-il être aussi rustre ? Comme si une telle chose pouvait s’essayer au beau milieu d’une échoppe.

« Non, dis-je, je préfère essayer sur ma propre guitare.

– Z’avez quoi ?

Cet homme était décidemment vulgaire.

– Une Gibson double manche, répondis-je, par charité au commerçant.

– Belle rappe (mon Dieu !), vous jouez bien ?

Cette question m’atterrait, la bêtise de cet homme était insondable. Je ne pouvais pas savoir jouer, je n’avais pas encore élu mon médiator ! Ce primate devait être de ceux qui vouent un culte à la pratique avant même de se concentrer sur les choses essentielles. Je décidai d’ignorer son ignorance.

-Je me débrouille, fis-je. »

Et je sortis.

Arrivé chez moi je me précipitai sur ma lyre pour tester les petites merveilles que je venais d’acquérir. Pour cela, tout homme averti vous le dira, point besoin de savoir jouer. Vous mettez votre guitare sur vos genoux, prenez un médiator entre vos doigts et vous essayez de ressentir si la magie opère.

Ce jour là, elle n’opéra pas.

J’en ai visité des magasins… Dans ma région, à Paris, en Province, à Londres, New-York, sur le Net… Jamais je ne trouvais ma voie.

Un jour que j’étais sur le point de me résigner, je vis sur l’étalage d’un magasin quelconque, un onglet de pouce. Quelque chose en moi se noua. J’achetai fébrilement l’anneau et retournai dans ma chambre, refaire les incantations nécessaires à l’enchantement. Cette fois, il me semblait que ça fonctionnait. Un léger fourmillement dans la dernière phalange du pouce annonçait que la magie opérait. Je décidai, donc, de garder l’onglet positionné quelques temps pour vérifier le charme.

 

Au bout d’un mois, mon pouce étant devenu violet, ma mère m’emmena de force chez un médecin qui jugea qu’il fallait l’amputer.

Sans pouce à la main droite, ma quête se compliquait. Comment appréhender un médiator quand on n’a plus de pouce ?

« Joue en gaucher ! » Me lança perfidement le brigand qui m’avait jadis exaspéré. Ma foi ! Il avait raison, si je ne savais pas jouer en frettant de la main droite, je ne savais pas mieux avec le manche dans la main gauche.

Je revendis ma Gibson double manche, impossible à retourner, pour me faire fabriquer une guitare similaire, sur mesure car il était presque impossible de trouver des modèles de ce genre, en série qui fussent pour gauchers.

 

Je la gardai dans son étui, bien caché sous mon lit et repartis au magasin chercher le médiator qui ferait de moi un grand guitariste.

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