La quête du fa#

Tout était là.
Il avait attendu cela fiévreusement de longues semaines.
Les paquets arrivaient, un à un.

Et enfin, tout était là.

Des colis venus d’Allemagne, reçus la veille de la commande ; de France, reçus huit semaines après l’achat, renvoyés car ce n’étaient pas les bons et revenus deux mois plus tard, passablement amochés mais bien présents. D’autres, envoyés des Z’tats-Unis (parce que des States ça fait kéké) réceptionnés avec des frais de douane surprises du double de la valeur des précieux matériels qu’ils contenaient.

« Ah ben écoutez jeune homme, c’est pas pour moi hein ! C’est ça ou je repars avec la marchandise, j’ai pas le choix.
Bon, ça vous fait 847 euros.
Non mais ne pleurez pas comme ça, vous trempez le chèque, on va vous le refuser ça va vous couter 15 euros de mieux.»

Bref.
Tout état là.
Comme devant un arbre de Noël mieux garni que les autres mais sans l’arbre. Les yeux mouillés en guise de guirlandes.
Il avait voulu tout avoir avant d’y toucher.
Timidement il commença d’ouvrir les paquets.
Le plus long d’abord.
Le plus précieux.
La Fender Stratocaster Reissue 69 Custom Shop relic gaucher.
Il n’était pas gaucher mais Jimi jouait avec une guitare à l’envers, lui, alors comment faire autrement ?
Cette guitare ! Mon Dieu cette guitare ! Quand son père avait vu le prix sur la facture il en avait fait un AVC.
Un an et demi de salaire quand même ! Avec les primes.
AVC bienvenu qui avait laissé un bel héritage et avait permis de payer le reste de son arsenal car à ce niveau là on ne parle plus d’équipement mais bien d’armement.

Le deuxième colis.
Le plus gros, le plus lourd.
En deux cartons toutefois.
Un pour la tête Marshall 100 watts Plexi Reissue Point to Point hand made in UK et l’autre pour le baffle 4 X 12 ad hoc.
Posés l’un sur l’autre, quelle gueule !
Quelle gueule avait fait le banquier aussi quand la somme avait été retirée du compte !
Mais comment expliquer la passion à un scribouillard presque fonctionnaire…

Et les petits paquets maintenant.
Ah! la belle wah wah boutique, fidèle réplique du petit toutou original.
À 450 euros.
Ah! la belle fuzz vintage seule candidate possible à la restitution du son du Maître.
875 sur Ebay (plus frais de douane…)
Ah! les beaux câbles en or, blindés et tressés au raffia.

Tout y était.

Même le foulard violet importé du Népal et les acides à coller dessous, sur le front, achetés sur Silk Road.
Pas si cher que ça mais qui lui avait causé la peur de sa vie quand il avait du aller récupérer l’envoie au pressing du coin alors que Gilbert, policier municipal de son état, venait chercher sa chemise d’uniforme tachée de tomate, la veille, au camion à pizza de Gilbert (l’autre, il y en a deux au village) en attendant la sortie des gamins de l’école primaire.

Bref, tout était là.

Comment ça se branche ce bordel ?
Merde les piles !
Il faut des piles pour les pédales déjà…
« Maman, tu peux aller m’acheter des piles ?
Vintage, si tu trouves.
– J’ai des Duracel si tu veux.
– De quelle année ?
– 2016 après Jésus-Christ. »

Va pour les Duracel…
Il n’est plus question d’attendre.

« Le câble de l’ampli il va où ?
D’accord, il se branche… Là…
La prise de courant… Ok.
Ya pas de prise pour le baffle !!?
Fais voir le… ah non, on dirait que… non. »

L’ampli est branché.
L’index s’avance fébrilement vers le bouton de mise en service.
Clic.
L’ampli est sous tension.
Le jeune homme sous pression.

Le temps que les lampes chauffent (1H30 selon les gars du forum), les pédales sont à connecter.
La wah en premier, qui va dans la fuzz, qui part vers l’ampli. Facile.
La guitare dans la wah.
Tranquille.

Ah ! Accorder la guitare.

On souffle.
Tout est connecté.
Reste à faire sonner.

Les réglages ?
Faciles aussi.
Fort.
Comme Jimi.

Le cœur bat.
Fort.
Le même index tremblotant s’approche du commutateur du stand-by.
Clic.

Il gratte les cordes.
Rien.
Angoisse.
Ah merde, le volume de la gratte est à zéro.

Il tourne le potentiomètre dédié.
Au milieu de la courbe, un tremblement se fait sentir, suivi d’un bruit de sirène crescendo qui bientôt envahi tout l’espace utile.
Un avion a du se poser sur le bord de la fenêtre, il n’y a que ça !
Il ne fait pas le rapprochement entre la montée du volume sur sa guitare, la présence d’un ampli de combat dans sa chambre d’adolescent et l’horrible hurlement venu de nulle part qui est en train de faire se rapprocher son oreille interne de ses organes reproducteurs.
Éperdu, il bascule la pédale wah wah en position aigu. Erreur ! La sirène se fait soprano et met la Belgique à la place des îles Fidji sur le globe terrestre posé sur l’étagère vacillante.
Il enclenche la fuzz…
Un coup de tonnerre au long sustain finit de refaire la géographie politique mondiale.

Le jack ! Attraper le jack !

N’écoutant que son courage qui était la seule chose encore audible à 3 kilomètres à la ronde, il se jette sur le câble branché dans la tête Marshall.
Et tout s’arrête.

Le caleçon trempé de sueur, il s’écroule au sol, au milieu des restes de bouquins éparpillés par la tempête.

« Mon poussin, je ne veux pas gêner ton épanouissement, je sais que tu passes une période difficile depuis la mort de papa mais comme le poulet vient de mettre 45 minutes de moins que d’habitude à brûler dans le four, j’aimerais que tu baisses un tout petit peu le son de ta musique.
Parce que je crois que je ne l’avais pas encore allumé, le four. (On sonne)
Ah, ça c’est Madame Llopis qui vient me dire que son chat a encore fait une crise d’épilepsie… »

Une semaine plus tard, quand l’acouphène cessa de hanter son ouïe, il se décida à refaire un essaie.
Plus timide, le nouvel essai.
Le numéro de volume du Master perd un zéro pour ne conserver que le 1.
Chat échaudé craint l’eau froide…

Bien décidé à jouer autre chose que l’effondrement du système solaire, il ouvre le song book de Jimi à la page voulu, la page du saint graal moderne : Foxey lady.

Il veut jouer ça, il va jouer ça.

Il a le son devant les yeux.
La strat, le Marshall et les pédales idoines.
L’ampli est ouvert, le volume de la guitare monte prudemment.
Tout va bien, la Belgique est posée au dessus de la France.

Voyons cette partition.
Une note, une seule note.
Un Fa#. Enfin, un sol, sur sa guitare, forcément.

Allons-y.
Comment fait-il Jimi ? Il fait sonner ça longtemps, ça vibre.
Essayons.

Ça… ne marche pas.
Attends voir…
Bon la note… C’est ça.
Le son… On va monter un peu ça doit être à cause de… Ouh là, pas trop, les Flandres prennent de l’altitude !
Juste… Voilà 2, pas plus.
Alors, ce Fa#… Enfin ce sol.
Non mais c’est tout sec là ! Ça fait fa# et pff… ça s’arrête.
Qu’est ce que c’est qui vibre là ? Pourquoi ça dure lui !?
Fais voir avec la guitare derrière le dos ?
Que dalle !
Et avec les dents ?
Mais comment il faisait, moi j’ai le nez qui…
Foutue génétique  de fumeurs sous averse !

Deux semaines qu’il ne mange ni ne dort.
Deux semaines de plaintes incessantes des voisins pour tapage nocturnes puis diurne puis nocturne…
Deux semaine à s’acharner sur un fa# qui ne vibre pas. Qui ne veut pas vibrer.
Deux semaines à manipuler 30 000 balles de matos pour un fa# tout sec.
Ou un sol, il ne sait même plus.

 

 

 

 

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